Surfaces sensibles
Rencontre avec la photographe Arina Starykh
Gloria rencontre Arina Starykh, photographe installée entre Paris et Arles. Dans son travail, on découvre l’intimité des femmes qu’elle croise : des corps anonymes et sensuels, des silhouettes nombreuses, des peaux changeantes. Elle leur offre à travers l’objectif une beauté qui demeure.
Gloria
Votre série « Surfaces sensibles » était sélectionnée pour la Carte Blanche Étudiants de Paris Photo 2025. Elle fera partie de l’exposition que vous êtes en train de préparer à Arles en 2026, ainsi que d’un livre à paraître à l’automne 2026. Comment ce projet est-il né ?
Arina Starykh
J’ai commencé mon parcours photographique dans la mode. J’ai travaillé avec des stylistes, passé beaucoup de temps à toucher différents vêtements, des matières… J’étais fascinée par la richesse des textures. Et quand j’ai pris mes premiers nus, j’ai découvert que la peau est la meilleure matière qui existe. La peau est tellement riche et variée. Tout l’enjeu pour moi se trouve entre la couche de vêtements et le moment où la personne se dévêt, révèle sa peau. Ce sont deux surfaces qui coexistent. La peau est la première partie du corps par laquelle on touche le monde.
Gloria
Les corps dans vos photos portent des marques : parfois on comprend qu’elles sont les traces de blessures anciennes, d’autres fois c’est l’évocation d’un geste qui vient de se produire, le témoignage de la seconde juste avant la prise de vue. Créer une image, c’est raconter une histoire ?
A. S.
Tout comme les marques d’usure sur le vêtement, les cicatrices sur notre peau, les petites marques, les vergetures racontent l’histoire, la vie de la matière. C’est ce qui m’attire le plus, ce témoignage du temps qui passe, de comment on vit, comment on change, comment on prend soin de nos corps. Sur les surfaces humaines autant que non humaines : dans cette série, il y a aussi des photographies d’objets, des vases avec leurs craquelures, dont la texture est visuellement très proche de celle de la peau, des paysages…
Les corps nus sont sensibles au monde, ils s’en imprègnent. Tous ces détails racontent une histoire éphémère, qui n’est pas même consciente parfois, ou qu’on ne veut pas raconter. Pour moi qui suis photographe, l’image dit beaucoup plus sur une personne que ce qu’elle-même veut bien partager. C’est comme visiter une maison, la maison révèle qui l’habite. Pour la plupart des modèles avec lesquelles j’ai pris les photos de cette série, je pense que j’ai vu en elles des choses que même leurs proches ou leurs partenaires n’avaient pas perçues. Surtout que certaines taches, certaines marquent, vont disparaître. Avec le temps, avec de la chirurgie esthétique, ou d’autres transformations, le corps change. Je veux montrer le corps tel qu’il m’apparaît au moment précis où je le rencontre.

Gloria
Vous vous inspirez beaucoup des codes de la photographie de mode et de la publicité, mais toujours avec un léger décalage du regard. Peut-être parce qu’on sent un lien fort entre vous et vos modèles, une intimité. Quel est le processus de travail pour saisir cette sensibilité ?
A. S.
La plupart de mes modèles ne sont pas professionnelles. Souvent je les connais déjà, parfois elles font partie de ma famille, de mes amies proches. Sinon, je crée cette rencontre par la conversation. On se demande jusqu’à quel point on va aller – il y a des personnes qui ne veulent pas se déshabiller, ou bien seulement à moitié. Nous posons ensemble les limites. Même si parfois, pendant le shooting, la personne se sent tellement à l’aise qu’on peut finalement aller plus loin. C’est mon moment préféré. Mais je m’approche toujours de mes modèles avec beaucoup de soin, parce que je sais que c’est pour elles un moment de vulnérabilité extrême. Surtout quand leur corps n’est pas « parfait », selon les codes de beauté d’aujourd’hui, dans les médias ou dans la mode. J’essaye de créer un espace doux et bienveillant, de m’adapter aux émotions de la personne. C’est un processus collaboratif, il arrive que le modèle propose des postures ou des vêtements, des décors, comme un espace de jeu. Je ne sais jamais avec quelle franchise elles vont poser. Certaines personnes se débarrassent de tous leurs vêtements en deux minutes, d’autres ont besoin d’une heure avant de déboutonner leur chemise. Je dois respecter le rythme des modèles. Il m’arrive aussi de travailler avec des professionnelles, qui posent pour les peintres ou les ateliers de dessin, qui savent poser. Un jour, l’une d’elles m’a dit : « Je te prête mon corps pour cette séance, tu peux faire tout ce que tu veux avec. » C’était la première fois que j’assistai à un tel phénomène de dissociation. Au contraire, la plupart des gens s’identifient à l’image qui va résulter de la pose. Il faut de l’expérience pour arriver à considérer son corps comme un outil de création. Ce qui me fascine aussi, c’est de percevoir comment les personnes habitent leur corps. Est-ce en bonne cohabitation, ou pas du tout ? Ça se voit toujours. En ce sens, ces séances sont très thérapeutiques. Un regard extérieur posé sur notre corps, être vu, c’est l’un de nos désirs les plus basiques, et surtout être accepté tel qu’on se présente. Ces séances apportent ce plaisir aux modèles, cela fait partie de notre échange symbolique : moi j’ai des visuels, tandis que la personne qui pose, elle, profite de ce moment rétrospectif, je travaille comme un miroir pour elle.

Gloria
Vous choisissez de montrer des corps multiples et sans visages, à contre-courant d’une époque qui mise tout sur l’individualité.
A. S.
J’ai hérité cette démarche d’un précédent projet, Le sang est plus épais que l’eau, sur les femmes de ma famille. Quand je les photographiais, elles me disaient « Tu peux photographier tout ce que tu veux, tant que tu ne montres pas mon visage. » Dans la culture villageoise slave, la pudeur contrôle tous les comportements, surtout hors de la maison. La hantise, c’est d’être vu et reconnu en train de faire quelque chose d’hors norme. Alors elles posaient sans tête, même dans le sauna, complètement nues sans que cela pose aucun problème. Mais sans identité. J’ai retrouvé cela en France : lorsque je propose une séance de nu, 80% des femmes me répondent oui « si tu ne montres pas mon visage ». Si on les reconnaît, les modèles s’autocensurent, elles dissimulent ce qui rend leur corps unique. J’ai compris qu’elles se sentent beaucoup plus libre lorsque je me concentre sur l’image de leur corps, elles savent que dans l’anonymat rien ne pourra leur être reproché. Elles posent même de manière plus osée encore, plus sexy, plus à l’aise. J’aime cette liberté, qui se ressent dans l’image.
Gloria
Pourtant cette place donnée au corps les objectifie, cela n’efface-t-il pas leur personnalité ?
A. S.
Oui, le visage garde le corps. Sans lui, le corps devient très vulnérable, exposé aux projections et aux fantasmes. Mais, paradoxalement, nous vivons dans un monde saturé de visages et d’identités. Dans les médias, sur les réseaux sociaux, pour gagner du public, des likes, il faut être très présent, se dévoiler, afficher son identité, montrer sa tête. Et les vrais corps ne sont pas là. Ils disparaissent. On ne voit que les corps soignés, lissés, cadrés. Il y a très peu d’espace pour montrer le corps « imparfait ». Pour moi le corps est une entité qui peut aussi raconter ses propres histoires, être le personnage principal.


Gloria
On devine dans plusieurs images des références fortes à l’histoire de l’art, à la sculpture antique, à la Bible, mais aussi à des œuvres plus récentes.
A. S.
Faire des images est très instinctif pour moi, je choisis les poses des modèles, les cadrages. Je suis influencée par ma bibliothèque visuelle mentale, depuis les personnages féminins des dessins animés de mon enfance jusqu’à mes expériences dans la mode, en passant par les photographies érotiques ou intimes, et surtout toute la génération d’artistes féministes à partir des années 1970 : Anna Mendieta, Anna Wilke, Jo Spence, Helen Chadwick, Valie Export, Carolee Schneemann, Zoe Leonard, mais je n’y fais pas référence explicitement, ou je ne m’en rends pas forcément compte. Je suis guidée par l’image que je suis en train de faire. En tant qu’artiste, on sait qu’on ne peut pas contrôler les impressions et les références que vont suggérer nos créations. Par exemple, avec mon projet sur le village, beaucoup de gens m’ont dit : « Je ne sais pas comment tu as fait, mais quand je vois tes photos, je vois mon propre village, je vois ma grand-mère et sa maison. »
Gloria
Dans cette série les corps entrent en relation avec de la matière chimique, avec du textile, avec des fluides non humains.
A. S.
J’aime créer une rencontre entre la surface du corps et les autres surfaces. Quant aux liquides, aux fluides, ils font partie du corps. Surtout du corps féminin, qui est tout en liquide : on a des règles, des pertes vaginales, de la cyprine. Dans l’ordre patriarcal des choses, la femme est en rapport constant avec l’eau, elle lave – le linge, le corps des enfants, la vaisselle… Tous les corps transpirent, exsudent, salivent. Ce principe de vie, ce corps banal m’intéressent. Mais je prends aussi souvent des photos dans les bains parce que le geste de se nettoyer, de prendre soin de soi, est à la fois très érotique et très quotidien. Les crèmes, les substances qu’on met sur notre visage, la façon de se laver les cheveux, tout cela construit l’image de soi, la beauté. C’est tout simplement beau quand l’eau brille sur la peau mouillée, même avec la transpiration. C’est vivant, c’est changeant, ce qui pour moi s’accorde très bien avec le corps féminin. J’y ajoute des vêtements, souvent des matières transparentes, des voiles, qui contribuent à la sculpturalité de l’image en jouant avec le corps, pas contre lui. C’est comme une seconde peau. Ajouter une couche de tissu renforce l’érotisme, on n’entre pas directement dans la nudité, elle se dévoile. C’est aussi une manière plus douce de montrer quelque chose qui intimide la modèle, qu’il lui est plus difficile de révéler, sans qu’elle se sente exhibée. L’une d’elle m’avait dit, à propos d’une énorme cicatrice de brûlure sur toute sa jambe, héritée de l’enfance, « je veux que tu prennes ma cicatrice en photo comme tu sais le faire, de la belle manière ». Grâce à cette esthétique que je puise dans les codes de la mode et de la pub, j’essaye de rendre tout ce que je vois beau. Par cet esthétisme, je peux rendre justice et autonomie à ce corps qui n’est pas toujours « parfait », mais qui existe, et qui en cela mérite cette visibilité.

Gloria
Les images sont d’autant plus troublantes qu’on met parfois un certain temps à les comprendre. La lecture des photos se fait en différé et on entre à fond dans l’intimité du sujet sans s’en rendre compte tout de suite. Diriez-vous que ces photos sont politiques ?
A.S.
Le corps féminin est toujours politique. Le choix des corps que l’on montre aussi est politique. J’aborde des sujets tabous pour les femmes, le vieillissement, les standards de beauté, l’érotisme, la place du nu dans l’espace médiatique et visuel. L’intime est politique. Du processus de création de l’image, toutes les étapes ne seront pas visibles dans le résultat final. La relation qui se crée avec le modèle, ce qui se passe pendant la prise de vue... J’ajoute des accessoires, des détails pour donner des clés aux spectateurs·ices. J’essaye de construire un petit décalage, qui les renvoie dans un autre espace-temps. Souvent mes photos sont abstraites, à première vue, d’autant que mes tirages sont assez grands. Il faut un temps pour comprendre, situer l’endroit du corps, à quelle échelle... C’est pour moi la grande différence entre la photographie pornographique, qui est très directe, et la photographie intime. Contrairement au regard masculin hétérosexuel, où l’érotisme est au premier plan des images, j’essaye de créer plusieurs couches de sens et de sensibilité. Certes, en tant que femme queer, je peux aussi porter un regard de désir sur ces corps, mais ce n’est jamais au centre. Il est là si on veut le voir, mais il ne s’impose pas. Anne Carson, dans son livre Eros the Bitterwseet: An Essay (2023), écrit que le désir réside dans cet espace infranchissable, lorsqu’on ne peut pas aller jusqu’au bout. Cet espace de tension se transforme en tension érotique. De la même façon dans mon travail on peut voir les corps et l’intimité partagée, mais on est maintenu à distance, on ne peut pas toucher, on ne peut pas entrer dans l’intimité. J’aime créer chez les spectateurs·ices cette espèce de manque qui les incite à rester devant l’image. On peut regarder, mais on ne peut pas aller plus loin.
Pour en voir plus : arinastarykh.com / instagram : arina.starykh




super intéressant !!