Le Musée vivant
Hanna Stirnemann, première directrice de musée d’Allemagne
Le nom d’Hanna Stirnemann (1899-1996) doit beaucoup à la peintre allemande Gabriele Münter (1877-1962) et au portrait de cette dame qu’elle réalisa à Murnau en 1934. Pourtant, le parcours de la première femme directrice de musée d’Allemagne avait déjà de quoi marquer durablement l’histoire de l’art.
Ce simple petit morceau de carton couvert de peinture à l’huile, à peine plus grand qu’un cahier d’écolier, porte le titre très sérieux de « Dr. Hanna Stirnemann ». Le modèle tient une cigarette entre ses doigts, refermés délicatement au bout des bras croisés devant la poitrine. Accoudés sur une balustrade, plutôt. Un paysage de montagne encadre l’horizon, la lumière alpine éclaire la femme aux cheveux courts. Nous sommes à Murnau, en 1934. La « Frau Doktor » qui pose est devenue, tout juste quatre ans auparavant, la première directrice de musée d’Allemagne.
En 1901, l’historien de l’art Paul Weber (1868-1930) entreprend de fonder à Iéna un musée dédié à l’histoire de la région, dans le dernier bâtiment à colombages de la ville autrefois fortifiée. Lorsqu’elle intègre l’équipe de ce Stadtmuseum en 1929, deux ans seulement après la fin de sa thèse et de ses études en histoire de l’art et en philosophie, Hanna Stirnemann a déjà fait ses preuves dans la conservation muséale. À Oldenburg et à Greiz, elle a nourri les collections modernes des musées par des acquisitions audacieuses, transformé les espaces en faisant construire à Greiz un nouveau bâtiment moderne, réaménagé les galeries et organisé de nombreuses expositions, acquis notamment quatre photographies d’Aenne Biermann (1898-1933) pour le département d’art moderne d’Oldenburg.
À la mort de Paul Weber, en 1930, Stirnemann lui succède aussitôt à la tête du musée. Les galeries du Stadtmuseum comportent autant d’objets artisanaux et historiques que d’œuvres modernes de Ferdinand Hodler, Ernst Ludwig Kirchner, Emil Nolde ou August Macke. Pour développer les collections et la pédagogie – notion fondamentale dans son approche de la création – la nouvelle directrice met en place une politique très claire : « Les musées sont, ou devraient être, des organismes vivants, écrit-elle dans Das lebendige Museum (Le Musée vivant, 1932), capables de changer, de grandir, de parler un langage qui soit toujours compréhensible des vivants. »
Proposer un musée vivant, c’est d’abord montrer les artistes de son temps. Directrice depuis à peine quelques mois, Stirnemann organise les rétrospectives successives de Paula Modersohn-Becker (1876-1907) et Aenne Biermann. La première a dédié sa vie fugace à la peinture expressionniste, laissant une œuvre de plus de 700 toiles et un millier de dessins. Beaucoup de visages de femmes et d’enfants, de maternités, de nus féminins incarnés, hors de tout désir masculin, ainsi que des autoportraits mystérieux et poignants, inspirés des portraits funéraires égyptiens du Fayoum. Quant à Biermann, que Stirnemann soutenait déjà depuis plusieurs années, elle pratique une photographie autodidacte fascinante. Ses nombreux instantanés d’enfants se mêlent à des compositions abstraites issues de natures mortes : plantes et minéraux se transforment en architectures étranges dans ses cadrages resserrés. « L’objet, qui, dans son environnement, n’a jamais été vu autrement que sous son apparence familière, écrit-elle, s’anime d’une vie nouvelle, isolé dans le verre de visée. »




Hanna Stirnemann accompagne les mouvements d’avant-garde, ses expositions de grande qualité lui attirent d’élogieuses critiques, comme lorsqu’elle convie dans ses galeries les jeunes peintres du Bauhaus, dont Paul Klee et Vassily Kandinsky. L’acmé de la programmation est atteinte en 1932 avec « L’art créatif des femmes » (Gestaltende Arbeit der Frau). L’exposition réunit ses favorites, Paula Modersohn-Becker et Aenne Biermann, mais aussi, entre autres, Käthe Kollwitz (1867-1945), Hannah Höch (1889-1978) et Gabriele Münter. La commissaire y promettait des « sommets d’accomplissements artistiques » et n’avait pas menti : la presse de l’époque salue un triomphe des avant-gardes, de la Nouvelle Objectivité, et le grand travail de reconnaissance des artistes femmes.
C’est sans doute à l’occasion de cette exposition historique que Stirnemann et Münter se lient d’amitié, préfigurant la visite à Murnau et le portrait en ouverture. Au moment de sa réalisation, la jeune directrice flamboie par ses choix curatoriaux et ses nombreuses publications de catalogues et de textes critiques. Mais ils dérangent, aux prémices de la guerre. L’exposition prévue en 1935 autour du travail de Franz Radziwill (1895-1983), peintre du réalisme magique, est annulée. Stirnemann a tout juste le temps d’organiser la première exposition personnelle de l’immense designer textile du Bauhaus, Grete Reichardt (1907-1984), avant d’être contrainte de démissionner face au régime qui la menace.
Après la guerre, le renouveau. Stirnemann devient successivement maire de Hainichen, conservatrice au musée de Thuringe et directrice du château de Heidecksburg. Dès 1947, elle reprend ses activités là où elle les avait laissées à Iéna. Elle consacre une rétrospective à la première femme membre de l’Académie des arts de Prusse, Käthe Kollwitz, graveuse et sculptrice d’une œuvre émouvante et forte, à la croisée du réalisme par ses représentations de la misère sociale et de la guerre, et de l’héritage du romantisme noir. Mais la situation en RDA conduit bientôt Stirnemann à gagner l’Ouest. Elle prend la tête de l’antenne berlinoise du Deutscher Werkbund (Union de l’œuvre allemande), une association artistique fondée en 1907 à Munich pour la promotion de l’art et de l’architecture. Malgré son travail incessant, son nom disparaît petit à petit, gommé comme il le fut pour de nombreuses femmes de l’histoire de l’art. Grâce au portrait de son amie, Gabriele Münter a aidé à préserver dans les mémoires le nom de son modèle, celui d’une figure considérable de la modernité.





